Daniel Darc, « Pieces Of My Live » ou les dernières confessions d’un enfant du siècle

Filmé comme un documentaire, Daniel Darc « Pieces Of My Life » par ses amis les réalisateurs Marc Dufaud et Thierry Villeneuve est un immense coup de poing dans le ventre, on y découvre un Daniel Darc écorché vif intime, sans fard, ayant sur lui un regard désabusé.


Il y parle de la prison, le bad boy miné par la drogue, mais à maintes reprises parle aussi de religion où il ne cesse d’invoquer dieu, comme s’il l’appelait à le sauver de cet enfer où il s’était enfermé.
Ce Rimbaud des temps modernes insaisissable, incompris, qui avait cette image sulfureuse de l’artiste terminé d’ange du rock déchu aux ailes coupées par la came, d’artiste maudit que l’on redoutait tout en l’espérant et qui malgré ce mal être terrible, continuait à écrire sa musique avec ses tripes, à couché sur un air ses maux à lui, teintés de poésie et de désinvolture, celle de ceux qui n’ont plus rien à perdre et connaissent déjà la dernière scène du film où la dernière note de la musique, avait les dieux du rock penchés sur lui et pourtant…
Parfois à certains moments du film il prend alors des allures de Marlon Brando filmé en noir et blanc, vêtu d’un blouson de cuir comme dans le film de Elia kazan « Sur les quais ».
– « Ça fait longtemps que je suis sincère malheureusement, malheureusement parce que c’est éprouvant, le matin le réveil est difficile, la voie que j’ai choisi c’est pas la voie forcément la plus rapide, ni la plus facile, je crois en Dieu, je crois au Christ, c’est difficile mais il y a un truc, c’est que j’écris des paroles qui sont vraiment belles, je m’en fous de crever, mais avant de crever j’ai envie de faire ce que j’ai envie. » 


C’est avec ces mots, presque une confession d’une bouleversante sincérité, que ce dernier des romantiques dans tout le sens du terme (autodestruction, douleur morale, transgression des interdits, et poésie) a ouvert son âme à la caméra de Marc Dufaud et Thierry Villeneuve.
Félin, animal, sauvage, Daniel Darc n’avait pas de limite, il avait tous les ingrédients pour faire de lui une icône du rock français.
Ce film est avant tout l’histoire d’une rencontre qui va au-delà de celle d’un artiste avec deux réalisateurs, non c’est la rencontre de son propre reflet avec lui même, un peu comme si narcisse se regardait dans l’eau, c’est Daniel Darc si loin de l’image du groupe qui l’a fait connaître, Taxi Girl, avant de poursuivre une carrière solo.
Il n’est plus depuis longtemps le chanteur de « Chercher le garçon », il est plus proche de l’image de Sid Vicious que de celle des posters que les ados épinglaient aux murs dans ces années là,
la vie lui a roulé dessus comme un train à pleine vitesse.
Il est cabossé, déchiré, il sait que malgré son talent il fait peur à la profession parce qu’il est allé trop loin et que cela fait tache dans la France conservatrice de ces années là, pourtant ils lui reconnaissent ce talent, mais pas assez pour prendre des risques, et le plus grand risque Daniel le dit lui même, c’est de mourir.


Ce film d’une immense sincérité emplit le cœur de tristesse, c’est avant tout l’histoire gâchée d’un artiste talentueux qui ne cesse de se détruire pièce par pièce, jusqu’à la fin.
Plus punk que rock dans l’âme, il était en fait considéré plus comme un néo-romantique à ses débuts et par la suite peut-être pour brûler cette image trop sage, il a préféré celle beaucoup plus sale du  chanteur qui s’ouvre les veines sur la scène du Palace, pour se marrer, pour le fun, mais surtout pour susciter une réaction de son public, juste attirer le regard des autres sur lui.
Avec le naturel et presque l’innocence d’un enfant, un peu comme un oiseau ébouriffé tombé du nid, il évoque alors les autres membres du groupe qui tous ont flirté avec les excès en tous genres, jusqu’à la mort, sans fausse pudeur sauf un qui a tiré son épingle du jeu Marwen.
Il a des phrases crues, mais qui le raconte déshabillé de son halo de gloire. 
Une tragédie, véritable hécatombe au sein de son propre groupe, par la suite sa propre mère ne lui a survécu que trois mois.


C’est l’histoire de gamins paumés qui se retrouvent au même café, certains dealent déjà, mais tous ont la musique dans le sang.
Et ainsi né « Taxi Girl » près de ce courant New Wave où s’inscrivait Indochine qui allait faire la première partie de ses concerts, une nouvelle vague qui commençait à déferler sur les ondes radiophoniques, les ancêtres de l’électro.
Ce sourire d’enfant au détour de certains plans vous écorche l’âme et nous fait prendre conscience de quel enfant se cachait encore en lui.


– « J’étais un junky à l’époque l’homme au bras d’or » (référence au film avec Frank Sinatra), déclare-t-il devant la caméra impudique, ce n’est pas dans un palace qu’on le voit vivre au quotidien mais dans son appartement, simple, aux murs blancs crayonnés de numéros de téléphone où sont accrochés aussi des post-it, à ce moment là l’argent qu’il avait gagné s’était envolé depuis longtemps  comme les vapeurs de l’alcool où il se noyait encore.


C’est le fils prodigue qui revient après ces années d’errance chez ses parents, parce que c’est sa famille, que c’est mieux qu’un squat et aussi que sa chambre y est plus grande qu’une cellule de prison.
Cette prison qu’il portait en lui, celle de ses démons, lui le sulfureux, le scandaleux, le dérangeant, aspirait à une vie rangée avec femme et enfant et répondait à Thierry Ardisson qu’il en avait envie, qu’il en rêvait, mais ne savait pas si cela pourrait être possible car il avait 44 ans et qu’il pouvait faire peur.
Cette image même fait mal, car on décèle en cette réponse toute l’étendue du drame de Daniel Darc, toutes ses fêlures qui strient sa vie à l’image de ses bras, cette lutte intérieure des ténèbres contre la lumière, malheureusement ce fut les ténèbres qui gagnèrent la partie et Daniel s’enfonça jour après jour un peu plus dans ce no man’s land de douleur.
Ce film est construit comme un immense patchwork aux couleurs parfois vieillottes de vielles photos jaunies, c’est un film sans complaisance, une sorte de biographie posthume où Daniel se laisse filmer au naturel, se laisse découvrir sans secret, en se foutant que cela soit politiquement correct ou pas.


Ce qui choque le plus dans ce film c’est peut-être la lucidité de Daniel envers ce milieu du show-biz, mais aussi et surtout la lucidité qu’il avait envers lui-même.
– « J’ai essayé de faire des choses musicalement et puis c’était à chaque fois : c’est très très bien, mais Daniel Darc non non, dangereux pas bien, il va nous crever dans le bureau,
et très vite tu en as marre, tu t’en fous. »
Ces quelques mots résument à eux seuls tout ce qu’il était et tout ce qu’il représentait.
Dans les années 90 il touchait véritablement le fond, ni maison de disques, ni domicile, quelques amis de passage qui ne se laissaient pas trop longtemps tentés par sa vie dangereuse, ce perpétuel besoin de sensations fortes qui allaient le conduire à la mort.
Il sortit tout de même un album avec un label presque secret qui malgré sa qualité ne put émouvoir grand monde, était-ce le personnage bohème que l’on rejetait tout simplement ?
Celui qui disait « Je suis né punk, j’ai appris que j’étais punk en 73 » et qui s’était nourri de Patti Smith, Johnny Sanders, Eddie Cochran et d’autres, et qui revendiquait « J’ai toujours été punk, je suis un punk rocker » ne connaissait ni le calme ni la nostalgie et se taisait pour dire pudiquement qu’il avait connu l’amour, s’en est allé le 28 Février 2013 d’un œdème pulmonaire alors qu’on avait cru au départ que ce fut dû à un mélange d’alcool et de médicaments.
Sa voix grave s’est tue, son cœur à force de battre à tout rompre à chaque excès a fini par lâcher.
Son goût de la liberté et sa soif de vivre intensément l’a mené au-delà même de ses limites « Energie dramatique de la rue » comme il le disait lui même.


Parfois lorsqu’il récitait un texte sa voix devenait envoûtante, toujours obnubilé par la mort qui semblait perchée sur lui comme un corbeau noir.
Noire comme était devenue sa vie depuis plusieurs années déjà !!
Une vie à l’image du slogan clé du mouvement punk : No future.
Le film de Marc Dufaud et Thierry Villeneuve a le mérite de nous faire vivre pendant deux heures à côté de ce macadam cow-boy moderne, de ce Raimbault qui s’essaya au roman en tapant sur sa machine à écrire avec deux doigts, « L’ange glacé » qui resta inachevé, il a le mérite de nous faire comprendre ce parcours douloureusement poétique d’un artiste rattrapé par ses propres démons,
 il eut une renaissance comme un phénix avec l’album « Crève cœur » récoltant même une victoire de la musique pour la révélation de l’année avec « Crève coeur », joli pied de nez à cette profession  qui semblait le redécouvrir après l’avoir ignoré et jeté, s’en suivit une décennie où il lâcha ses morbides compagnes, la drogue et l’alcool, mais après plusieurs concerts, d’autres albums, l’insensément soudain de la presse, rien ne fut suffisamment fort pour l’arracher aux griffes de la faucheuse qu’il semblait réclamer de tous ses excès, clean était un mot qu’il avait fini par rayer de son vocabulaire.


Le Wild boy ne rentrait dans aucun moule, il ne rentra que dans cette boite glaciale et éternelle mais jamais dans l’oubli.
Il avait auparavant résumé sa vie en une seule phrase poignante de vérité :
« Et quand je mourrai, j’irai au paradis parce que c’est en enfer que j’ai passé ma vie. »

Date de sortie le 24 juillet 2019. De Marc Dufaud, Thierry Villeneuve Avec Daniel Darc, Frédéric Lo, Georges Betzounis

Helena Mora

Photos : Sony Music / « Pieces Of My Live »

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