Patti Smith ressuscite nos rages et nos rêves

 

 

Patti Smith était à la fête samedi 18 août 2018 puisqu’elle présentait un documentaire consacré au 40e anniversaire de son premier 33 tours Horses, suivi d’une excellente conférence que Christophe Brault lui consacrait avant de transcender le Fort St Père lors d’un concert mémorable.

Horses : Patti Smith and Her Band de Steven Sebring

Longue chevelure blanche qui la fait parfois ressembler à une Amérindienne, veste et pantalon noirs prolongés par des Doc Martens, c’est très simplement que la marraine du punk présente sur la scène du cinéma Vauban 2 de St Malo (en deuxième projection mondiale seulement après le festival new-yorkais de TriBeca, excusez du peu !) le concert filmé où l’intégrale de Horses est rejouée deux soirs consécutifs en 2016 au Wiltern Theatre de  Los Angeles, puis répond aux questions du public nombreux et étonnamment jeune.

Après que des spectateurs de son concert lui aient rappelé combien ils l’adorent, elle répond avec répartie à l’injonction A poil ! (c’était avant Me too !) de l’un d’entre eux : « Non, et même pas si tu étais le dernier homme sur la terre ! Une femme de 69 ans, il ne faut pas aller la chercher ! »

 

Son humour s’affirme quand, au milieu du documentaire réalisé en guise de cadeau à son batteur à l’époque malade, elle prend la pochette iconique (silhouette osseuse comme une statue en fil de fer de Giacometti héritée d’une scarlatine enfantine, veste noire sur l’épaule façon étincelant, cravate fine détachée) du 33 tours originel alors que tous les morceaux de la première face ont été joués, puis annonce :  » et maintenant la face B on enlève le vinyle de sa pochette de papier et on pose la pointe de la tête de sa platine sur le sillon… ».

La furie reste intacte quand, lors du rappel que constitue My Generation reprise des Who, elle arrache une corde de sa guitare après avoir brandie cette dernière comme « l’arme de nos révolutions, la seule qui n’ait jamais besoin de munitions. Pas besoin de vérifier les antécédents ! ».

Loin d’être un tyrannosaure Rex hantant l’Empire State Building, la chanteuse-poétesse a vu sa voix gagner en force avec son parlé-chanté-scandé si caractéristique. Car l’énergie physique de Patti n’a pas baissé quand elle danse, lorsque ses bras battent la mesure pour déclamer ses textes ou qu’elle lève le poing pour haranguer son public. La rage de cette femme libre et révoltée qui n’a jamais renoncé à ses idéaux (par exemple en faveur du Tibet, et ce depuis son invasion par la Chine en 1950-1951 !) est sa marque de fabrique depuis un Piss Factory pré-punk (son premier 45 tours enregistré en 1974 à l’Electric Ladyland Studio construit à l’origine par Jimi Hendrix). Ce titre consacre littéralement « l’usine de merde » du New Jersey qui l’embauche dès ses 16 ans quand la chef d’équipe de cette fabrique de jouets menace de lui enfoncer la tête « dans les chiottes à genoux » si elle ne respecte pas les cadences !

Le concert de la Route du rock

Le festival bat son plein lors du concert du samedi soir, au coucher de soleil. Entre deux réverbérations renvoyées par la superbe acoustique produite par les remparts circulaires du fort qui valorisent la base rythmique, Patti Smith formule le vœu que Jérusalem demeure neutre et libre, puis rend hommage au cinéaste soviétique Andreï Tarkovski.

Entourée par son fidèle guitariste Lenny Kaye, ancien critique rock et disquaire qui l’accompagne depuis 1973 avec le Rock’n Rimbaud préfigurant le futur Patti Smith Group (celui de la pochette de son 2e LP, Radio Ethiopia), après une reprise de Beds are Brüning de Midnight Oil, Patricia maintient la température.  Juste en-dessous de celle de la fièvre qui l’avait conduite en 1977 à se rompre deux vertèbres cervicales lorsqu’elle tombe dans la fosse d’une scène surélevée de cinq mètres, après avoir exhorté Dieu de s’adresser à elle dans Ain’t It Strange. Non sans préciser, inspirée des lectures d’Albert Camus, que Jesus died for somebody’s sins but not mine (Jésus est mort pour les péchés des hommes mais pas pour les miens), elle épelle des lettres qui conservent toute leur furie, reprises par la foule en transe comme dans une communion collective :

Et son nom est, et son nom est, et son nom est, et son nom est G-L-O-I-R-E
(G-L-O-R-I-A Gloria G-L-O-R-I-A Gloria)
G-L-O-R-I-A Gloire G-L-O-R-I-A Gloire

Elle ressuscite les fantômes quand elle dédie Because the night à celui qui l’a coécrit avec Bruce Springsteen. Le père de son guitariste Jackson (prénom donné à leur fils en l’honneur du peintre américain Jackson Pollock) est en effet Fred « Sonic » Smith, lui-même guitariste du groupe MC5, subitement décédé d’une crise cardiaque à 48 ans en 1994. Quand elle l’avait épousé, elle n’avait alors eu ainsi nul besoin de changer de nom de famille avant de mettre volontairement entre parenthèses sa carrière publique d’artiste. Elle se consacre alors dans le Michigan près de Detroit à leurs deux enfants après la naissance de Jesse Paris, en même temps qu’elle écrit le bref mais lumineux Glaneurs de rêves, qui mêle des souvenirs authentiques de sa jeunesse new-yorkaise à des récits fantastiques de son enfance.

Because the night belong to lovers

Parce que la nuit appartient aux amants

Because the night belong to lust

Parce que la nuit appartient aux désirs

Because the night belong to lovers

Parce que la nuit appartient aux amants

Because the night belong to us

Parce que la nuit nous appartient 

Une interminable période de deuils suivra Dancing barefoot (Danser pieds nus, repris par U2) qui, sur l’album Wave, évoque trois amours mêlés (des gens, de Dieu et de Fred). Elle perd successivement durant cette période son jeune frère (bien après avoir été agressé par Johnny Rotten, le leader des Sex Pistols anglais, dont le punk a peu à voir avec celui de Patti Smith), sa mère, son père, puis son claviériste avant, plus tardivement, en 1997, le poète beatnik Allen Ginsberg en 1997 et le romancier William Burroughs.  Les deux pochettes de Gone Again (1996) et Peace & Noise (1997) masquent ses yeux : significativement ou inconsciemment ?

Le set de l’orchestre de cette artiste engagée contre le changement climatique et prônant l’hospitalité à l’égard des migrants se clôt par People have the power. Neuf ans après Wave qui succède à Easter (ainsi titré en raison d’un concert de résurrection au CBGB le dimanche de Pâques après sa chute), le titre phare de l’album Dream of Life sorti en juin 1988 devient une sorte d’hymne. En 2004, à l’occasion de l’élection présidentielle aux Etats-Unis, c’est avec cette chanson que Bruce Springsteen terminait les concerts du « Vote for Change Tour ».  « J’avais écrit cette chanson dans les années 80 avec mon défunt mari, Fred ‘Sonic’ Smith. Quand on l’a écrite, on espérait qu’un jour elle pourrait servir à quelqu’un pour rassembler des gens autour de quelque chose de positif. Ralph Nader l’a utilisée. Jesse Jackson lui aussi s’en est servi dans des manifestations contre l’invasion de l’Irak ».

Flashback sur sa carrière

Pur produit des classes populaires (son père, dont la photo d’ex militaire orne la pochette de son album Gung Ho en 2000, ancien danseur de claquettes, est employé de bureau dans une usine ; sa mère Beverly, qui a abandonné une carrière de chanteuse de jazz pour élever ses quatre enfants, est serveuse de restaurant) mais avec une esthétique de classes supérieures, elle écrit : « j’avais vécu dans un monde de livres, écrits pour la plupart au XIXe siècle. Même si je m’étais préparée à dormir sur des bancs, dans le métro ou dans des cimetières jusqu’à que je trouve du boulot, la faim qui me tenaillait constamment me prenait au dépourvu. J’avais beau n’avoir que la peau et les os, j’avais un métabolisme élevé et un solide appétit. Le romantisme ne suffisait pas tout à fait à apaiser mes besoins de nourriture. Même Baudelaire devait manger. Ses lettres contenaient de nombreux cris de désespoir dus à son manque de viande et de bière brune ».

Née à Chicago, elle est élevée au nord de Philadelphie, puis à Pitman, une petite ville située dans le sud du New Jersey. Elle quitte sa famille pour travailler dans l’Etat mitoyen à New York. « J’avais vingt ans quand je suis montée dans le bus. Je portais ma salopette, un col roulé noir, et le vieil imper gris que j’avais acheté à Camden. Ma petite valise écossaise rouge et jaune contenait quelques crayons de couleur, un carnet, les Illuminations, quelques fringues, et des photos de mon frère et de mes sœurs. J’étais superstitieuse. Nous étions un lundi ; j’étais née un lundi. C’était un bon jour pour arriver à New York City. Personne ne m’attendait. Tout m’attendait. » (Just Kids).

C’est avec une certaine ironie dont l’histoire n’est pourtant pas coutumière que l’ex employée de librairie au Brentano’s sur la 5e avenue et plus longuement au Scribner’s sera plus tard distinguée par le National Book Award américain pour Just kids puis est faite Commandeur des Arts et des Lettres en France en 2005 avant de représenter à Stockholm pour la cérémonie de réception de son prix Nobel de littérature Bob Dylan dont elle interprète émue A Hard Rain’s a-Gonna Fall, écrite en 1962.

Elle emménage dans la bohême de Greenwich Village après une rencontre improvisée en 1967 avec Robert Mapplethorpe endormi, qui deviendra le grand photographe homosexuel des fleurs et des natures mortes mais aussi de violentes représentations masculines sado-masochistes hard-core.

« C’était l’été de la mort de Coltrane. L’été de « Crystal Ship » des Doors. Les enfants fleurs levaient leurs bras vides et la Chine faisait exploser la bombe H. À Monterey, Jimi Hendrix mettait le feu à sa guitare. « Ode to Billie Joe » passait en boucle sur les grandes ondes. Des émeutes éclataient à Newark, Milwaukee et Detroit. C’était (…) l’été de l’amour. Et dans cette atmosphère instable, inhospitalière, le hasard d’une rencontre a changé le cours de ma vie. C’est l’été où j’ai rencontré Robert Mapplethorpe (…).

– Je ne me suis jamais présentée. Je m’appelle Patti.
– Moi c’est Bob.
– Bob, j’ai dit, le regardant vraiment pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve que tu n’as pas une tête à t’appeler Bob. Ça te dérange si je t’appelle Robert ? »
(Just Kids).

Liés par une innocence et un enthousiasme identiques, tous deux traversent la ville de Brooklyn à Coney Island, de la 42e Rue à la célèbre table ronde du Max’s Kansas City, où siège la cour d’Andy Warhol. En 1969, ils s’installent 23e rue Ouestau Chelsea Hotel,  vivier mêlant vedettes et inconnus, artistes influents de l’époque et marginaux hauts en couleur. Dès lors, pendant plusieurs années, ne cesseront plus de se croiser leurs carrières respectives de photographe et de musicienne, marquée dans les années 1970 par le réalisme urbain d’une musique qui sent le sable et le gravier, celle du Velvet Underground et de Lou Reed (John Cale produira d’ailleurs plus tard certains de ses albums). « Il était destiné à être malade, et une partie de lui le savait. Mais il ne souhaitait pas y faire face, pas maintenant. » (La mer de corail). Robert mourra en effet du SIDA en 1989.

Habituée des clubs rock/punk de la ville qui ne dort jamais, tous deux s’imposent peu à peu à la célèbre table ronde de la cour d’Andy Warhol au Max’s Kansas City (où Debby Harry a été serveuse avant de monter son groupe, Blondie), puis au CBGB (Country, Blue Grass, Blues …and other music). Elle se produit comme poétesse puis chante au Max’s Kansas City.

Rétrospectivement, c’est bien l’énorme succès en 1975 de son premier LP Horses qui a permis à cette artiste totale de développer toutes les facettes de son talent protéiforme de poétesse, écrivaine, peintre et photographe (au Land 250, un antique modèle à soufflet comme au Polaroid).

Olivier Desouches

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