Kerenn Ann chante le bleu en grand

photo Isareli

Kerenn Ann a accompli une performance rare avec la complicité de l’Orchestre Symphonique de Bretagne ce 28 mai 2019 à Rennes pour deux soirées consécutives à guichets fermés.

 Seule sur scène ou en symbiose avec la foule formée par ses 47 musiciens que dirige Grant Llewellyn, grâce aux arrangements de Maxim Moston, elle a séduit le public de la belle salle Vilar du Théâtre National de Bretagne dont les gradins courent sur une moitié de parallélogramme. Les spectateurs sont d’office plongés dans le bain splendide d’un océan de spleen, chavirant en quête de cet Anywhere out of the world auquel appelle Baudelaire dans les Petits poèmes en prose. Nager La Nuit ajoute la tentation sombre de la noyade après une passion amoureuse avortée.Six morceaux de son dernier album Bleue vont être entrecoupés de succès comme Que N’ai-Je, comme The Separated Twin, au texte minimaliste qui invite à verser une larme, Chelsea Burns, It Ain’t No Crime datant de 2007.

Ecrit entièrement en langue française, s’appuyant sur un duo piano-hautbois autant harmonieux qu’original, Bleue se savoure comme une vague pour surfer : avec des hauts et des bas, des acmés mélancoliques jusqu’à des creux plus légers. Nappes d’arrangements, orchestrations d’orfèvre, chœurs en apesanteur : submergée par les souvenirs de ses amours passées, Kerenn Ann met admirablement en musique le tourment de ses destinées sentimentales avec la délicatesse sonore qui la caractérise dans unQue N’ai-Je ? bien différent de celui du regretté Alain Bashung :

Je pourrais bien brûler les preuves
Trier les pages de mon passé
Prendre un bassin ou même un fleuve
Pour abonder le peu que j’ai

Je pourrais bien brouiller les pistes
Changer cent mille fois de visage
Rayer mon nom de toutes les listes
Et m’effacer du paysage

Où vais-je ? A présent que n’ai-je ?
Ma mémoire s’enivre
Tu cherches tellement à me suivre
A travers le vent

Je pourrais bien changer de sigle
Et chaque nuit dans les abbesses
Me rendre floue ou invisible
Être inconnue à cette adresse

Je pourrais même ma compromettre
À ne me souvenir de rien
Et ne plus jamais reconnaitre
Ta voix que je connais si bien

Où vais-je ? A présent que n’ai-je ?
Ma mémoire s’enivre
Tu cherches tellement à me suivre
A travers le vent

photo Isareli

Sous l’eau simule l’hydrocution en répétant en boucle l’entêtant refrain « Il me tue, cet amour ». Comme Lay Your Head tourné sur la Mer Morte, elle en a réalisé le clip, inspiré du suicide de Virginia Woolf retrouvée dans la rivière Ouse avec ses poches lestées de pierres. Ce titre rappelle « Elle dit, elle dit, elle dit, elle dit parfois des grosses conneries » du chanteur de Les Mots Bleus, Christophe. Odessa Odyssée honore la mémoire de son père russe ashkénaze après une longue maladie. L’excellent In Your Back raconte 

your story to unload your glorious grief
ton histoire pour te décharger de ta glorieuse douleur
Where you are the valet of honour and I am the thief
Où tu es le valet d’honneur et moi le voleur
And don’t ever mention the stains that you left on my track
Et ne mentionne même pas les signes que tu as laissés sur ma route
How from a beautiful girl I became someone ruined and wrecked
Comment d’une belle fille, je suis devenu quelqu’un de ruinée et perdue
It was all in your back
Tout est de ta faute
All in your back
Tout de ta faute

So I spin in the dance of your absence and put on a show
Alors je suis entré dans la danse de ton absence et mis le show en place
But why do I smile baby, you of all people should know
Mais pourquoi je souris, tu es celui que tout le monde devrait connaître
The one that you loved
Celui que tu aimais
Died a long time ago
Est mort il y a longtemps

et après le refrain final, se conclue avec :

It’s funny how now that I’m not in the palm of your hand
C’est amusant comme maintenant je ne suis plus dans la paume de ta main
You’re still running blindly to save me again and again
Tu continues de courir aveuglement pour me sauver encore et encore
But I don’t need a friend
Mais je n’ai pas besoin d’un ami
No, I don’t need a friend
Non je n’ai pas besoin d’un ami

Le poignant Strange Wheather fonde son étrange atmosphère sur l’hypothèse que

She’ll take you back
Elle te reprendra
Don’t make believe
Ne fais pas croire
You wanna think it through
Que tu penses que c’est fini
I’ve loved before
J’ai aimé auparavant
I’ll love again
J’aimerai de nouveau
I know that yours was true
Je sais que le tien était sincère

(Refrain) :
Wake up slowly, there are blue skies

Je me réveille doucement, les cieux sont bleus
Cutting white lines in black matter
Faisant de blanches percées dans un ensemble sombre
I see them shining through your drunken eyes
Je les vois briller à travers tes yeux gonflés d’alccol
Carving silver is strange weather
L’orfèvrerie est une étrange atmosphère

I’ll meet a man
Je rencontrerai un homme
We’ll make a home
Nous ferons un foyer
And travel to the deep
Et voyagerons dans les profondeurs
Of further lines
Des plus lointaines limites
With hidden dreams
Avec les rêves cachés
The broken hearted keeps
Que les cœurs brisés gardent

photo Isareli

Après les rappels et avec tout l’orchestre, remarquable dans ses piqués de cordes égrenées et sa section d’instruments à vent servie par une base rythmique solide de percussionnistes, contrebassistes et autres violoncellistes, Keren Ann salue le public séduit par sa présence scénique en y associant David Byrne, ce chanteur du groupe Talking Heads l’accompagne sur son dernier album pour deux morceaux : La mauvaise fortune et Le goût était acide., titre qui semble écrit outre-tombe par Serge Gainsbourg.


Avec son grand K porté en sautoir, l’enjôleuse Kerenn Ann hypnotise comme la proie d’un python. N’allez pas croire que celle dont la somme des initiales de son prénom en lettres hébraïques vaut 101, titre de son sixième album, ait des origines bretonnes, voire celtes ou soit carrément K barrée !  En effet, Keren Ann Zeidel est née d’une mère néerlando-javanaise dans la belle cité antique de Césarée sur la côte méditerranéenne d’Israël, devenue depuis une communauté fermée pour riches. Elle vit aux Pays-Bas jusqu’à ses 11 ans : aussi parle-t-elle couramment hébreu et néerlandais. Puis elle s’installe en France. Tout en conservant sa nationalité néerlandaise, elle se fait naturaliser française en 2012. Anglophone autant que francophone, elle est devenue la plus française des chanteuses internationales. Inspirée tant par Bruce Springsteen, Bob Dylan qui fait rimer son harmonica avec les cordes de sa guitare dans Hurricane, les riffs saturés de Neil Young dans la BO de Dead Man (Jim Jarmush),  le Leonard Cohen d’Almost like the blues qu’elle reprendet le Jean-Louis Murat du Contentement de la Lady que par Carole King, Ricky Lee Jones ou Joni Mitchell, Nora Jones, Suzanne Vega ou plus loin la française Claudine Longer, sa sobriété et personnalité attachante se conjuguent à une voix douce qui en fait davantage une chanteuse-auteure-compositrice qu’une « chanteuse à voix » à la Nina Simone, Billie Holliday ou à la Myriam Makeba. Elle est autant connue pour ses mélodies gracieuses enlacées par des cordes que pour ses folksongs dépouillés d’artifices, à la façon de Cat Power ou de Talking about Revolution de Tracy Chapman. Artiste engagée, une vidéo d’elle postée sur You Tube la voit lire Simone de Beauvoir.

Depuis le succès de Jardin d’hiver, agencée avec Benjamin Biolay pour Henri Salvador, elle écrit et réalise des albums pour Emmanuelle Seigner et Sylvie Vartan : Jane Birkin, Françoise Hardy, Anna Calvi, David Byrne, Iggy Pop, ont chanté ou repris ses textes. Mais aussi le chanteuses espagnole Luz Casal et brésilienne Rosa Pasos, le contrebassiste de jazz israélien Avishai Cohen ou le pianiste de jazz Jacky Terrasson. Keren Ann fut l’une des voix invitées de l’album Elles & Lui d’Alain Chamfort pour réenregistrer en duo une nouvelle version de Comme un géant.

Depuis La Biographie de Luka Philipsen produit en 2000 par Benjamin Biolay, Keren Ann aura parcouru tout le nuancier du songwriter. Puis son album Nolita rend à la fois hommage au quartier de New York où l’éternelle nomade Keren Ann s’était temporairement réfugiée et de nombreuses fois au Velvet Underground. D’ailleurs, sa fille née à Paris se prénomme Nico ! Sa reprise de Stephanie Says, chanté en duo avec Barði Jóhannsson, en 2006, a marqué. Elle forme en 2003 le duo Lady & Bird avec le même Barði Jóhannsson, leader du groupe islandais Bang Gang, pour coécrire Red Waters, un opéra classique au lyrisme mélancolique servi par un chœur également islandais. Cette folle équipée artistique cumule les talents du poète islandais Sjón, romancier et parolier de Björk, du chorégraphe Damien Jalet, du décorateur Riccardo Hernandez, de l’éclairagiste Scott Zielinski et du créateur de mode Gaspard Yurkievich. Déjà, lors de la création du Musée de la mer avec Sjón et Barði Jóhannsson au Théâtre National d’Islande en 2009, le duo avait proposé à Arthur Nauzyciel de le mettre en scène à l’opéra de Rouen.

En parallèle de ses huit albums qui se feuillettent, se dévorent comme les pages d’un livre  puis s’exposent  lors de nombreuses tournées, elle n’hésite pas à innover pour briser toute routine. En témoignent ses quatre précédentes performances en tant qu’artiste associée au TNB, depuis qu’Arthur Nauzyciel venu d’Orléans a succédé à François Le Pilhouër à sa direction. Tout d’abord, elle crée dans le cadre d’une tournée mondiale pour la promotion d’un album un concert avecle quatuor à cordes de l’OSB (comme elle l’avait fait auparavant avec le quatuor Debussy) qui est joué deux soirs consécutifs en février 2018. Dans un deuxième temps, elle donne corps à la virtuosité du roman A Visit From The Goon Squad de Jennifer Egan, prix Pulitzer catégorie fiction en 2011 avant d’être traduit en français aux éditions Stock en 2012. Cette adaptation musicale retrace fidèlement l’ambition que partage une petite bande d’adolescents dans le San Francisco débridé des années 1970. Avec leur groupe de musique punk, ils jouent dans des bars, pogotent et se donnent l’illusion d’une désinvolture propre à leur jeunesse. Mais le temps passe et l’irrévérence laisse bientôt place aux contraintes de la vie adulte. Bennie, ancien mélomane passionné, est devenu producteur de musique et se contente de sortir des tubes insipides. Lou Kline, dragueur invétéré, se retrouve seul dans sa belle maison. Et que dire de la belle Sasha qui, après un passé tumultueux, a le sentiment d’entraîner les échecs ?

Troisièmement, elle se produit avec Albin de la Simone, rejoints par Yuksek pour un after à l’Ubu. Plus récemment, elle invitait au TNB le rappeur Raashan Ahmad à partager leur amour de la poésie et des mots autour des textes de Maya Angelou et Hafez. 

Se démultipliant comme un hologramme, elle a aussi composé des BO de films (Thelma, Louise et Chantal, Yossi, puis La Femme la plus assassinée du monde de Franck Ribière) et pour le théâtre (Falling out of Time de David Grossman), travaille pour le théâtre(Falling out of Time de David Grossman) et a créé The Philly-Paris Lockdown pour le Kimmel Center à Philadelphie avec le musicien Questlove du groupe The Roots.

C’est bien l’éclectisme de cette productrice, auteure, compositrice, parolière et interprète multiinstrumentiste (guitare, piano, harmonica) que couronne cet opus magnum magnifié par l’Orchestre Symphonique de Bretagne.

Puisse ce concert  être vite disponible en DVD car il a été filmé pour le bonheur d’un public beaucoup plus large que les spectateurs privilégiés qui ont pu l’apprécier pleinement durant ces deux mémorables soirées.

Olivier Desouches

Photos : Isareli et image mise en avant © Bouchra Jarrar

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